Cet article a originellement été publié sur viresinnumeris.fr, un site dont l’objectif principal est d’expliquer les dessous de Bitcoin et des autres protocoles crypto-économiques. Voir l’article original.


Jeudi 18 avril 2019, j’ai assisté au premier TQuorum, une conférence sur Tezos organisée par le Tocqueville Group. Cette conférence avait lieu au sein de la station F, parvis Alan Turing à Paris, au même endroit que le Paris Blockchain Week Summit des 16 et 17 avril.

Pourquoi Paris et pas une autre ville ? Tezos a été co-fondé par Arthur Breitman, un français, et une bonne partie des gens qui travaillent sur le protocole sont francophones. C’était donc tout naturellement que Paris a été choisie pour inaugurer la série des TQuorum, série qui doit se terminer à New York en septembre prochain.

Cela m’a permis d’en apprendre plus sur la philosophie de Tezos et en quoi il constitue une étoile montante de la cryptosphère.

Qu’est-ce que Tezos ?

Tezos est une plateforme de contrats autonomes visant à être une base pour le déploiement d’applications décentralisées (dApps). Cette plateforme fonctionne grâce à un jeton natif, le tez (XTZ), qui sert de carburant pour faire marcher les contrats. Le protocole Tezos cherche à surpasser Ethereum, bien qu’il partage de nombreuses caractéristiques avec son concurrent. Pour cela, il dispose de trois aspects qui la font sortir du lot : un mécanisme de validation par preuve d’enjeu liquide, un langage garantissant une meilleure sécurité des contrats autonomes, et un système interne de gouvernance.

La preuve d’enjeu liquide

Tout d’abord, à l’inverse d’Ethereum qui utilise encore un mécanisme de consensus par preuve de travail, Tezos a déjà implémenté la preuve d’enjeu. Il s’agit d’une forme particulière de preuve d’enjeu déléguée appelée preuve d’enjeu liquide (liquid proof-of-stake ou LPoS).

Les validateurs du système sont appelés des « boulangers » (bakers). Un bloc est « cuit » (baked) par un boulanger choisi au hasard, puis il est « approuvé » (endorsed) 32 fois par d’autres boulangers. La barrière à l’entrée pour être boulanger est pour l’instant de 10 000 tez, soit plus de 10 000 € au prix actuel.

Même si un boulanger peut posséder ces jetons à lui seul, il est commun qu’il se prête à un système de délégation. Cependant la délégation de jetons ne fonctionne pas comme dans EOS : elle est « liquide », c’est-à-dire que celui qui délègue ses jetons en récolte les fruits et en partage un petit pourcentage avec le boulanger pour rémunérer le service rendu (5 à 10 % ordinairement). Ce système de délégation liquide est sécurisé par le protocole.

Les boulangers et les délégateurs sont récompensés par l’émission de nouveaux tez et par les frais de transaction. Le taux d’émission monétaire est de 80 tez par bloc. Sachant qu’un bloc est cuit tous les minutes en moyenne, cela correspond actuellement à un taux annuel de 5.51 %.

Plus de sécurité grâce à Michelson

L’un des points faibles d’Ethereum est le langage dans lequel est écrit les contrats autonomes. Sur Ethereum, on doit utiliser un langage de haut niveau (typiquement Solidity) qui est compilé en un code intermédiaire (appelé bytecode) interprété par la machine virtuelle. Cependant, la compilation n’est pas déterministe et il est difficile de vérifier si le contrat va fonctionner correctement. Ce défaut se répercute grandement sur la sûreté du système : en témoignent par exemple le piratage du contrat de TheDAO en juin 2016 et le gel des fonds du contrat de Parity en novembre 2017.

Tezos met un point d’honneur à garantir la sécurité de ses contrats autonomes. Michelson, le langage de programmation interprété par sa machine virtuelle, est un langage à pile fonctionnel, intelligible et fortement typé. Il se prête pour cela plus facilement à la vérification formelle.

Tezos dispose de toute l’expertise mathématique française pour arriver à ce résultat. Des outils comme Mi-Cho-Coq sont développés pour permettre par exemple de spécifier et de prouver quelles propriétés possèdent les contrats.

Détail amusant : le nom du langage est une référence au physicien américain Albert Abraham Michelson qui a inventé l’interféromètre de Michelson. Ce dernier a été utilisé pour la première fois dans l’expérience de Michelson-Morley qui a prouvé, entre autres, que l’éther n’existait pas !

Bien sûr, des langages de plus haut niveau sont aussi disponibles pour rendre l’écriture de contrats plus agréable comme Liquidity, Fi ou SmartPy. Le code sera alors compilé en Michelson avant d’être interprété par la machine virtuelle.

Lors du TQuorum, cet aspect de Tezos a été mis en avant lors des ateliers (workshops) de l’après-midi.

Un système de gouvernance interne

À l’instar de certains autres protocoles comme Dash, Tezos possède un modèle de gouvernance interne qui vient s’ajouter au processus de gouvernance global du protocole. Celui-ci donne aux boulangers (cela pourrait concerner plus tard tous les détenteurs de jetons) un droit de vote sur l’avenir du protocole pondéré par le nombre de tez possédés. Tout comme pour la mécanisme de preuve d’enjeu, c’est cette possession de jetons qui incite les gros porteurs à prendre les bonnes décisions.

Ce système de gouvernance permet potentiellement d’éviter les scissions de la communauté, comme celles qui ont eu lieu entre Ethereum et Ethereum Classic en 2016 et entre Bitcoin et Bitcoin Cash en 2017. Surtout, il permet d’améliorer le protocole plus facilement en lui permettant d’intégrer les innovations provenant des autres protocoles crypto-économiques.

Le premier usage de ce système de gouvernance s’est déroulé début 2019 à propos d’une mise à niveau du protocole appelée Athens. Deux variantes de cette mise à niveau ont été proposées par Nomadics Labs et les boulangers ont pu voter pour la proposition qu’ils préféraient. Celles-ci étaient :

  • Athens B qui proposait une augmentation de la capacité du réseau par l’augmentation des limites de gaz (par bloc et par opération).
  • Athens A qui, en plus d’augmenter la capacité du réseau, proposait de diminuer la « taille de liasse » (roll size), c’est-à-dire le nombre de tez à mettre en jeu pour pouvoir cuire des blocs (passage de 10 000 XTZ à 8000 XTZ).

Athens A l’a emporté. Elle est actuellement en phase de test et sera appliquée si tout se passe bien.

Panel sur la gouvernance
Panel sur la gouvernance de Tezos. Ici, de gauche à droite : Alison Mangiero (modératrice), Marco Stronati, Jacob Arluck, Adrian Brink.

Les points importants abordés dans la journée

La journée de conférence s’est déroulée en deux parties. Le matin a été consacré aux présentations et aux débats sur scène, tandis que l’après-midi était réservé au « ateliers », qui n’étaient que des présentations plus techniques en plus petit comité.

Le tez, une monnaie ?

Dans sa présentation intitulée A Curmudgeon’s Cringy Contrarian Credo on Cryptocurrencies (« Le credo anti-conformiste et insolent d’un ours mal léché à propos des cryptomonnaies »), Arthur Breitman a mis en avant un point de vue quelque peu controversé à propos du tez (XTZ), le jeton principal de Tezos.

La perspective en vogue dans la cryptosphère est que les jetons comme le tez ou l’éther doivent être des « jetons de plateforme » qui servent de carburant pour le fonctionnement des contrats autonomes. Arthur Breitman pense que non : le tez, comme l’éther, peut (et doit) être une monnaie. L’intérêt des contrats autonomes est de rendre la monnaie plus utile, un peu comme les bijoux rendent l’or plus utile et plus précieux. C’est pourquoi le tez doit aussi viser à devenir une monnaie en facilitant l’épargne et les échanges commerciaux.

Arthur Breitman sur la fonction monétaire du tez
Arthur Breitman sur la fonction monétaire du tez.

L’avenir de la preuve d’enjeu face à la preuve de travail

Plus tard dans la matinée a eu lieu une discussion sur la preuve d’enjeu. Le panel des participants incluait notamment Emin Gün Sirer (Avalanche, AVA) et Zaki Manian (Cosmos, ATOM), des grands noms dans le milieu. La discussion concernait les avantages que pouvait avoir la preuve d’enjeu, tant en terme de sécurité qu’en terme d’économie. Les participants étaient quasiment tous sincèrement convaincus que la preuve d’enjeu était fondamentalement supérieure à la preuve de travail.

Panel sur la preuve d'enjeu
Panel sur la preuve d’enjeu. Ici, de gauche à droite : Jason Stone, Luke Youngblood, Zaki Manian, Emin Gün Sirer.

La confidentialité dans Tezos

Enfin, la confidentialité des transactions a fait l’objet d’une discussion complète. Tezos pourrait en effet utiliser des preuves à divulgation nulle de connaissance (zero-knowledge proofs) pour rendre les échanges de son jeton plus confidentiels. Pour cela, une implémentation des ZK-SNARKs, preuves actuellement utilisées dans Zcash, est envisagée.

La panel était constitué d’individus travaillant sur le sujet, mais surtout de David Chaum (Elixxir), invité surprise de la conférence. Ce dernier est un crypto-anarchiste de la première heure, qui est connu pour avoir créé Digicash en 1989, un système d’argent numérique antérieur à Bitcoin.

David Chaum a notamment évoqué comment la surveillance ne se concentrait non plus seulement au contenu des messages mais aussi sur les métadonnées des réseaux sociaux (avec qui on communique, quand, où, etc.) et que la cryptographie ne devait plus simplement se contenter de cacher les messages, mais aussi ces métadonnées.

Panel sur la confidentialité
Panel sur la confidentialité. Ici, de gauche à droite : Marco Stronati (modérateur), Marc Beunardeau et David Chaum.

En bref

Le fait d’assister à cette conférence m’a permis d’en apprendre beaucoup sur Tezos. J’ai aussi pu voir à quel point la communauté était passionnée et engagée dans le projet. Aujourd’hui Tezos propose une plateforme de smart contracts solide, fonctionnelle, innovante et crédible face aux acteurs plus connus.

Tezos semble attirer l’attention de nombreux acteurs de l’écosystème. Par exemple, Coinbase Custody et le Trust Wallet de Binance vont prochainement lancer un service de staking pour offrir à leurs utilisateurs la possibilité de mettre leurs tez en jeu (ou, plus précisément, de les déléguer) afin de gagner des dividendes. Sans oublier le projet d’Elevated Return, visant à tokeniser 1 milliard d’actifs immobiliers sur Tezos.

En guise de complément, voici une interview récente de Arthur Breitman par Gregory Raymond dans son podcast 21 millions :

Un grand merci à Clément pour avoir relu cet article 🙂


Références

Jacob Arluck, Liquid Proof-of-Stake, 30 juillet 2018.
Awa Sun Yin, Did they Pull the 5.51% Out of their Oven? — Understanding Inflation in the Tezos Protocol, 11 octobre 2018.
Meanwhile at Nomadic Labs #2, 21 mars 2019.
David Fay-Manzo, Comment évolue la blockchain Tezos ? Est-ce une menace pour Ethereum ?, 8 avril 2019.


Ludovic Lars

Ludovic est fasciné par les protocoles crypto-économiques et par l'impact qu'ils pourraient avoir sur nos vies. De formation scientifique, il s'attache à décrire leur fonctionnement technique de la façon la plus fidèle possible.

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